Dégenrer le Français
J'ai réécrit les règles du français.
Personne ne me l'a demandé.
Comment une remarque en l'air sur « le fille » et « la fille » a fini en projet de loi de dix-huit articles.
Tout a commencé par une phrase toute simple, du genre qu'on lance sans trop y réfléchir : et si on dégenrait le français ? Pas juste l'écriture inclusive, pas juste un pronom de plus dans le dictionnaire — non, toute la structure. Plus de masculin, plus de féminin. Un système neutre, cohérent, du premier au dernier mot.
Trois heures plus tard, j'avais un projet de loi complet, avec exposé des motifs, dix-huit articles et un tableau récapitulatif. Je ne sais pas trop ce que ça dit de moi, mais voici comment on en est arrivé là — et le texte intégral, tel que je compte le soumettre à plus qualifié que moi, tout en bas.
Le problème de départ
Le français a un petit souci : il colle un genre à peu près partout. Le fauteuil, la chaise, le camion, la voiture — sans aucune logique, juste des siècles d'habitude latine. Et cette habitude, on la traîne jusque dans l'accord : un adjectif change de forme selon qu'il décrit un nom masculin ou féminin, même quand ce nom désigne un objet qui n'a, à l'évidence, aucun genre biologique.
L'écriture inclusive tente de corriger le tir, mais elle rajoute de la complexité là où il y en avait déjà trop. Alors j'ai eu envie de tester l'inverse : et si on retirait, plutôt que d'ajouter ?
La règle d'or : un mot, une forme
Le principe fondateur tient en une phrase : le genre grammatical ne doit plus être porté que par les pronoms de personne, là où il a un sens réel. Partout ailleurs — les noms, les articles, les adjectifs — plus aucune trace de genre.
Concrètement, ça donne un nouvel article défini unique, lo, qui remplace le et la. Un article indéfini unique, yn, pour un et une. Et parce que le français est plein de contractions sournoises, de + lo devient del, et à + lo devient al.
Lo fils del Roi trébucha sur lo racine, al sortie del forêt.
Ça se lit sans effort, non ? C'est bien tout le pari du truc.
Les possessifs, les adjectifs, et un peu de généalogie linguistique
Les possessifs suivent le même chemin : mon/ma devient mo, ton/ta devient to, son/sa devient so — avec élision devant voyelle, comme le veut la mécanique naturelle du français (mo chapeau, mais m'ami).
Pour les adjectifs, la solution la plus élégante n'était même pas à inventer : elle dormait déjà dans la langue. Le français possède depuis toujours des formes dites « devant voyelle » — nouvel, bel, vieil, fol — qu'on utilise aujourd'hui uniquement par euphonie (bel homme, nouvel ami). Il suffisait de les généraliser pour obtenir un adjectif neutre sans créer le moindre néologisme :
Lo voiture et lo camion sont bel.
Même les mots en -elle et -eille ont eu droit à leur toilettage : poubelle devient poubel, bouteille devient bouteil — même son, une lettre en moins. Un vrai geste d'épargne orthographique.
Le point le plus délicat : les pronoms
Là, il a fallu trancher plus finement. Les pronoms de personne — il, elle, et iel pour les personnes non-binaires — restent inchangés dans leur fonction, puisqu'ils portent une information réelle sur qui l'on désigne. Seule leur graphie a légèrement bougé : elle/elles devient el/els, par cohérence avec la nouvelle règle des terminaisons.
Pour tout le reste — objets, animaux, tournures impersonnelles — un seul pronom neutre : y, au pluriel ys. Et ce n'est même pas une invention pure : c'est la fixation à l'écrit d'une réduction orale que tout le monde connaît déjà. Qui n'a jamais dit « y pleut » ou « y fait beau » ?
Y faisait bon. Lo vent était tombé, et lo paysage semblait respirer.
Est-ce que ça marche vraiment ?
C'est la question que je me suis posée en testant le système sur un vieux conte, sur une scène de théâtre, sur un échange où j'ai essayé de ne parler qu'avec ces nouvelles règles en tête. Et le résultat m'a surpris : ça se lit facilement, presque sans qu'on remarque qu'un pan entier de la grammaire a disparu. Le sens ne se perd jamais — le contexte fait le travail que l'accord faisait avant, souvent en double.
Ce qui m'a le plus étonné, c'est l'économie du système : cinq ou six formes nouvelles à apprendre, et pour le reste, on recycle des mécanismes qui existaient déjà, quelque part, dans un coin oublié de la langue ou dans un registre populaire qu'on snobe habituellement.
Et maintenant ?
J'ai mis tout ça en forme dans un document officiel — parce que si on va faire les choses, autant les faire sérieusement, jusqu'à l'absurde. Le voici, tel quel.
Document présenté à titre d'exercice de style sur Babelbiche Bazaar — aucun lien avec une administration réelle.
Exposé des motifs
La langue française organise l'accord grammatical autour d'une distinction binaire de genre — masculin et féminin — héritée du latin et sédimentée par l'usage depuis plus de mille ans. Cette architecture, si elle a longtemps structuré efficacement la langue, présente aujourd'hui des limites reconnues : elle impose un choix de genre à chaque nom, y compris pour des référents qui n'en possèdent naturellement aucun (objets, concepts, entités abstraites), et elle place le masculin en position de genre par défaut dans les règles d'accord pluriel, ce qui soulève des questions légitimes d'équité représentationnelle.
Face à ce constat, plusieurs pistes ont été explorées par l'usage et la recherche linguistique : l'écriture inclusive par point médian, l'accord de proximité, ou l'introduction de pronoms épicènes isolés. Ces solutions, chacune utile dans son domaine, demeurent partielles et n'attaquent pas la racine structurelle du problème : le genre grammatical porté par le nom lui-même.
Le présent projet de loi propose une réforme d'ensemble, cohérente et minimale dans son nombre de formes nouvelles, visant à transférer la charge du genre du nom et de l'adjectif vers le seul pronom de personne — seul élément de la langue où une distinction de genre reste linguistiquement motivée, puisqu'elle y reflète, le cas échéant, l'identité de la personne désignée.
Titre Ier — Dispositions générales
Le genre grammatical cesse d'être porté par les noms communs, les articles, les adjectifs qualificatifs et les participes passés. Il n'est plus porté que par le pronom personnel de troisième personne lorsque celui-ci désigne une personne physique.
La présente réforme s'applique à l'ensemble des textes administratifs, pédagogiques et officiels dès son entrée en vigueur. Son extension à l'usage courant relève de la liberté de chaque locuteur et locutrice, conformément à l'esprit d'évolution naturelle de la langue.
Titre II — Des articles
Les articles définis « le » et « la » sont remplacés, au singulier, par la forme unique « lo », invariable en genre. Exemple : lo table, lo chien, lo femme, lo royaume.
Les articles indéfinis « un » et « une » sont remplacés, au singulier, par la forme unique « yn », invariable en genre. Exemple : yn table, yn chien, yn pomme.
Les contractions préposition-article suivent le régime suivant : « de » + « lo » fusionnent en « del » ; « à » + « lo » fusionnent en « al ». Les formes plurielles « des » et « aux », déjà invariables en genre dans l'usage actuel, demeurent inchangées.
Titre III — Des déterminants possessifs
Les déterminants possessifs « mon/ma », « ton/ta » et « son/sa » sont remplacés respectivement par les formes uniques « mo », « to » et « so ». Devant un mot commençant par une voyelle ou un h muet, l'élision s'applique : m', t', s'. Exemple : mo chapeau, m'ami, to jardin, so casque.
Les formes plurielles « mes », « tes » et « ses », déjà invariables en genre, demeurent inchangées.
Titre IV — Des terminaisons nominales doublées
Pour les noms communs, les terminaisons « -elle » et « -eille » sont simplifiées respectivement en « -el » et « -eil », sans changement de prononciation. Exemple : poubelle → poubel, bouteille → bouteil, chandelle → chandel. Cette règle inclut les doublets lexicaux de genre naturel (chatte → chat, chienne → chien), qui rejoignent ainsi la forme unique déjà en vigueur pour les noms de personnes.
La règle instituée à l'article 8 ne s'applique qu'aux noms communs ; les formes verbales conjuguées (par exemple « elle appelle ») n'entrent pas dans le champ de la présente réforme et conservent leur orthographe actuelle.
Titre V — Du déterminant démonstratif
Le déterminant démonstratif « ce », « cette » et leur variante élidée « cet » sont remplacés par la forme unique « cet », déjà existante en français devant voyelle et généralisée à l'ensemble des emplois, y compris devant consonne. Exemple : cet galette, cet loup, cet fille.
Dans le registre oral et familier, la forme « c'te », déjà attestée dans plusieurs usages régionaux du français, peut être employée concurremment à « cet ». Exemple : c'te galette, c'te loup, c'te fille.
Titre VI — Des adjectifs et du participe passé
Les adjectifs qualificatifs et les participes passés employés avec les auxiliaires être et avoir deviennent invariables en genre et en nombre.
Pour les adjectifs disposant historiquement d'une forme dite « devant voyelle » (nouvel, bel, vieil, fol, mol), cette forme est généralisée et devient la forme neutre unique de l'adjectif, y compris devant consonne. Exemple : yn bel chapeau, yn nouvel table, so vieil chien.
Titre VII — Des pronoms
Les pronoms « il », « elle » et « iel » sont maintenus pour désigner respectivement une personne de genre masculin, féminin, ou non binaire, ce dernier cas relevant de l'auto-détermination de la personne concernée. Par souci de cohérence avec la simplification des terminaisons doublées instituée au Titre IV, « elle » et son pluriel « elles » sont désormais orthographiés « el » et « els », sans changement de prononciation.
Il est institué un pronom neutre unique, « y », destiné à désigner tout référent non humain (objet, animal, concept) ainsi qu'à tenir lieu de sujet dans les tournures impersonnelles. Ce pronom reprend la réduction orale déjà attestée dans l'usage populaire et régional de « il » (« y pleut », « y fait beau »), désormais généralisée et fixée à l'écrit. Exemple : y pleut, y faut, y fait beau ; lo chien aboie, y a faim.
Le pronom « ys » est introduit comme forme plurielle du pronom neutre « y ». Il suit la même règle de liaison que les pronoms « ils », « els » et « iels » : le -s final est muet, sauf devant voyelle où il se prononce [z]. Exemple : lo voiture et lo camion sont bel — ys sont neufs ; ys aiment (prononcé « y z'aiment »).
Titre VIII — Tableau récapitulatif
Le tableau ci-dessous synthétise l'ensemble des formes instituées par la présente loi.
| Catégorie | Forme actuelle | Forme neutre proposée |
|---|---|---|
| Article défini | le / la | lo |
| Article indéfini | un / une | yn |
| Possessif sg. (1re pers.) | mon / ma | mo (m') |
| Possessif sg. (2e pers.) | ton / ta | to (t') |
| Possessif sg. (3e pers.) | son / sa | so (s') |
| Possessif pl. | mes / tes / ses | inchangé |
| Contraction « de » | du / de la | del |
| Contraction « de » (pl.) | des | inchangé |
| Contraction « à » | au / à la | al |
| Contraction « à » (pl.) | aux | inchangé |
| Terminaison -elle / -eille (noms) | poubelle, bouteille | poubel, bouteil |
| Démonstratif | ce / cette | cet (oral : c'te) |
| Adjectif / participe passé | variable | invariable |
| Forme longue adjectif | peu usitée | généralisée (bel, nouvel…) |
| Pronom personne (fém.) | elle / elles | el / els |
| Pronom personne | il / elle | il / el / iel |
| Pronom non-personne / impersonnel | il (par défaut) | y |
| Pronom non-personne (pluriel) | ils / elles | ys |
Annexe — Exemple d'application
Texte de référence, avant et après application de la présente loi, à titre d'illustration.
Version actuelle
Tout le monde pleurait. Jusqu'au capitaine des pompiers qui pleurait dans son casque. Lorsque le casque fut plein, une goutte tomba, un pépin germa, un arbre fleurit. Vint à passer le fils du Roi. Sur la racine, il trébucha et se tua. Aux funérailles, tout le royaume assiste. C'était beau mais c'était triste.
Version réformée
Tout lo monde pleurait. Jusqu'al capitaine des pompiers qui pleurait dans so casque. Lorsque lo casque fut plein, yn goutte tomba, yn pépin germa, yn arbre fleurit. Vint à passer lo fils del Roi. Sur lo racine, il trébucha et se tua. Aux funérailles, tout lo royaume assiste. C'était bel mais c'était triste.
Titre IX — Dispositions finales
La présente loi entre en vigueur le premier jour du sixième mois suivant sa promulgation. Un décret en Conseil d'État précise les modalités de son application progressive dans l'enseignement, l'administration et l'édition scolaire.
Un rapport d'évaluation de l'application de la présente loi est remis au Parlement dans un délai de trois ans à compter de son entrée en vigueur.
Je compte envoyer ce texte à un linguiste que je suis sur YouTube, histoire d'avoir un vrai regard d'expert là-dessus. En attendant, si vous voulez vous amuser, essayez de m'écrire une phrase entièrement dans ce système — les commentaires sont ouverts.
On se retrouve bientôt pour un autre rabbit hole. — babelbiche
Comments
Post a Comment